Un nouvel urbanisme est possible.

Une profonde rupture. Supposément plus verte, plus créative, plus citoyenne c’est cette façon de faire la ville que Jean-Louis Missika, adjoint d’Anne Hidalgo chargé de l’urbanisme, revendiquait dans une note publiée en septembre 2019 dans Terra Nova. Aux yeux de René Dutrey, qui lui répond dans une longue note également sur Terra Nova, la réalité est pourtant bien différente du discours. Pour l’ancien adjoint de Bertrand Delanoë en charge du plan climat, ce ne sont pas les déclarations d’intention ni quelques réalisations érigées en totems qui peuvent inscrire une ville dans une transition écologique nécessaire. Il nous offre sa vision d’une ville qui à rebours des projets en cours, donnera une priorité absolue à la mise en œuvre du plan climat et à une réflexion démocratique sur la ville de demain.

L’intégralité du texte de René Dutrey est à retrouver sur Terra nova : Réaction au « Nouvel urbanisme parisien » de Jean-Louis Missika. Et une synthèse en guise d’avant-goût ci-dessous :

Les paroles et les actes

Ainsi, s’il existe une évolution en faveur de la prise en compte de la lutte contre le réchauffement climatique ou pour le développement des mobilités douces, celle-ci ne doit rien à la famille de pensée dont est issu Jean-Louis Missika et s’accompagne de moyens encore largement insuffisants. 

Pire encore, elle se heurte à une série d’arbitrages aussi contreproductifs que peu lisibles dans le débat public. 

C’est en particulier le cas de différents projets densificateurs menés en dépit de l’opposition des riverains. Que ce soit dans le XIIe arrondissement (projet Netter Debergue), le XIe (terrain d’éducation physique, ou TEP, de Ménilmontant) ou le Ve (îlot Navarre) c’est autant d’îlots de fraicheurs qu’il aurait été possible de créer ou de conserver afin de garder un Paris habitable, malgré des canicules à la violence croissante. Au lieu de cela, on nous annonce la création ex nihilo de « forêts urbaines » dont la dimension réellement forestière, à l’arrière de l’Opéra Garnier ou devant la mairie, laisse au mieux songeur. 

S’il faut effectivement répondre à la difficulté pour une part grandissante de la population
à se loger à Paris, faut-il le faire en rendant
la ville de moins en moins vivable ?

Le volet dédié à la création de logements sociaux que comprennent certains de ces projets est certes avancé comme leur justification première. Mais s’il faut effectivement répondre à la difficulté pour une part grandissante de la population à se loger à Paris, faut-il le faire en rendant la ville de moins en moins vivable ?

Cette volonté affichée de maintenir la diversité sociale renvoie bel et bien à une nécessité. Mais c’est aussi sur ce point que l’écart entre les paroles et les actes s’avère le plus profond : car précisément les modalités du supposé « nouvel urbanisme parisien » défendu par Jean-Louis Missika conduisent en réalité à accorder un poids et une liberté croissants aux acteurs du foncier et aux activités économiques en général ; Et certainement pas à rendre Paris plus accueillant pour toutes et tous. C’est ainsi que les grandes opérations d’urbanisme menées au cours des dernières années, comme celles qui se déroulent ou sont actuellement programmées, présentent une part dédiée aux activités économiques considérable et un net déséquilibre au détriment de la puissance publique et de sa capacité à réellement organiser ces espaces. Sur le projet de la ZAC Bercy Charenton, comprenant six tours dont une de 180 mètres de hauteur, ce sont par exemple 49% des droits à construire qui sont réservés à l’implantation d’activités économiques et logistiques, contre 46% de logements et 5% d’équipements publics ; 69% du total de ces droits à construire bénéficiant aux promoteurs privés. Le tout, sans que soit planifiée de nouvelle desserte par les transports communs…

« Réinventer Paris »

Il en est de même avec les autres modalités retenues pour cette fabrique urbaine, en particulier à travers les opérations «Réinventer Paris» – et en dépit de quelques exemples heureux. Permettre l’émergence de projets construits en pleine concertation avec les résidents, collectifs citoyens ou associations ou de mettre en place une gestion partagée de ces espaces définirait dans le champ de l’urbanisme la notion de biens communs dont se réclame Jean-Louis Missika. Mais c’est en réalité à un renoncement de la puissance publique à décider du devenir de parcelles lui appartenant et à une privatisation pure et simple de ces dernières au profit de géants de l’immobilier que l’on assiste. Au final, il s’agit ni plus ni moins de la dénaturation d’une idée effectivement au cœur d’une conception écologique de la cité, mais dont il ne reste ici hélas que les oripeaux. Comme si construire une ville en commun devait surtout conduire à la partager avec certains promoteurs ; autrement dit, rien de particulièrement révolutionnaire… 

« Tout se passe ici comme si construire la ville en commun consistait effectivement
à la partager… avec certains promoteurs »

Si Paris a effectivement besoin d’une rupture qui lui permettrait de prendre enfin pleinement à bras le corps les défis écologiques et sociaux, ce n’est certainement pas dans la continuité de ces propositions à contre-temps de l’histoire que l’on pourra la trouver ; mais en mettant un terme à l’hyper-densification de la capitale, en lien avec un développement équilibré et organisé de la Métropole dans son ensemble, à rebours des projets en cours ; en donnant une priorité absolue à la mise en œuvre du plan climat dans les investissements municipaux, en commençant par l’éco-rénovation d’un million de logements (en particulier des plus défavorisés) et de 50 millions de mètres carrés d’activités tertiaires et d’équipements publics, et à la massification des moyens favorisant les mobilités douces ; et enfin en accordant toute sa place à la démocratie dans les réflexions qui donneront à cette ville l’avenir qu’elle mérite.

René Dutrey

Ancien président du groupe écologiste, ancien maire adjoint chargé du plan climat

Terra nova : Réaction au « Nouvel urbanisme parisien » de Jean-Louis Missika